«Sois sage. Je t’aime» : l’histoire d’Alex, le perroquet qui a redéfini l’intelligence animale

«Sois sage. Je t’aime» : l’histoire d’Alex, le perroquet qui a redéfini l’intelligence animale credit : freepik

L’oiseau qui parlait trop bien

credit : freepik

Pendant longtemps, vraiment longtemps, nous, les humains, nous sommes tenus pour acquis comme étant à part. Notre intelligence, notre conscience… tout cela semblait nous isoler des autres animaux. Or, plus le temps passe, plus cette ligne de démarcation s’estompe, n’est-ce pas ? Un moment absolument crucial dans ce changement de perspective est survenu en 1976. C’est à ce moment-là qu’un jeune oiseau est sorti de son œuf et, croyez-le ou non, il allait passer les trente années suivantes à bouleverser tout ce que la science pensait savoir sur la cognition animale.

Cet oiseau, c’était Alex. Sa vie, courte pour son espèce, s’est terminée en 2007. Mais ce qui reste gravé dans la mémoire de ceux qui l’ont connu, ce sont ses derniers mots, d’une poésie déconcertante : « Sois sage. Je t’aime. À demain. » Un adieu qui, en soi, posait déjà d’énormes questions.

Qui était Alex, ce génie à plumes?

credit : freepik

Alex n’était pas n’importe quel oiseau. C’était un Perroquet Gris du Gabon (African Gray Parrot), une espèce déjà célèbre pour ses talents d’imitateur, même si, comme l’histoire le raconte souvent, ces talents ne sont pas toujours employés à bon escient – on se souvient des perroquets qui juraient sur les visiteurs et qu’il a fallu retirer de la vue du public !

Alex fut acheté dans une animalerie par la psychologue animale Irene Pepperberg. Elle était alors en train de terminer son doctorat en chimie théorique. Son objectif, un peu fou, était d’étudier les capacités cognitives et la communication de ce perroquet. Le nom même, Alex, était un acronyme bien pensé : A-vian L-anguage EX-periment (Expérience de Langage Aviaire). Un programme d’étude qui allait durer des décennies.

La méthode d’apprentissage : le modèle/rival

credit : freepik

La façon dont Alex a appris est particulièrement fascinante. L’équipe a principalement utilisé ce qu’on appelle la technique du modèle/rival. Comment ça marchait ? En gros, deux dresseurs (humains) participaient : l’un jouait le rôle de l’enseignant, l’autre celui de l’élève – ou plutôt, du rival.

Ils démontraient le comportement souhaité devant Alex. L’élève/rival donnait la bonne réponse et recevait une récompense (un objet, pas juste de la nourriture), tandis que s’il se trompait, il était corrigé par une sorte de « réprimande », et l’objet était retiré. Ce qui est important, c’est qu’ils inversaient les rôles entre les dresseurs pour montrer que l’échange était vraiment interactif, tu vois. C’était un dialogue, pas juste un dressage bête et méchant.

Alex a commencé à s’habituer, à construire son vocabulaire, et à s’entraîner même tout seul. Et puis, un jour, alors qu’il regardait dans un miroir, quelque chose d’inédit est arrivé.

Quand Alex s’est regardé dans le miroir

credit : freepik

Nous sommes en 1980. Alex est devant un miroir de salle de bain. Il se penche, visiblement intrigué par son reflet. Selon Kathy Davidson, une étudiante de laboratoire présente ce jour-là, Alex a fait quelque chose de stupéfiant. Il a demandé : « Qu’est-ce que c’est ? », en s’indiquant lui-même dans le miroir. Non, vous imaginez l’instant ?

Kathy lui a répondu : « C’est toi. Tu es un perroquet. »

Alex, qui n’avait visiblement pas fini son questionnement philosophique, a continué : « Quelle couleur ? » Kathy lui a donc expliqué : « Gris. Tu es un Gris du Gabon, Alex. » C’est ainsi que l’oiseau a appris le mot « gris ».

Cette petite interaction, si simple, révélait une conscience de soi assez extraordinaire, presque jamais observée chez des animaux non-humains à ce niveau. Cela soulevait, naturellement, d’énormes questions sur la profondeur cachée de la cognition animale.

Les exploits cognitifs : plus que de simples imitations

credit : freepik

L’entraînement d’Alex a continué pendant de très longues années. En 1999, Pepperberg a publié « The Alex Studies », un livre énumérant les nombreuses prouesses du perroquet. Franchement, la liste est impressionnante. Alex pouvait, par exemple, identifier 50 objets différents, distinguer sept couleurs et cinq formes. Il comprenait la différence entre « au-dessus » et « en dessous », et il reconnaissait les quantités allant jusqu’à six.

Il pouvait même identifier les matériaux ! En gros, pour Pepperberg, il ne s’agissait pas de simple répétition. Alex était capable de comprendre une question, d’y réfléchir et, surtout, de connaître la bonne réponse. Ce n’est pas rien, tout de même. On parle d’un oiseau capable de pensée complexe, du moins c’est ce que la chercheuse soutenait avec force.

Le mur de la conscience animale et la résistance scientifique

credit : freepik

Bon, évidemment, tout le monde n’a pas applaudi des deux mains. Beaucoup de scientifiques à l’époque ont contesté l’idée que les réponses d’Alex traduisaient une pensée complexe. Pour eux, c’était davantage une sorte de « performance » apprise par cœur, comme un tour de cirque très sophistiqué. Une simple association de mots et de récompenses, rien de plus, vraiment.

Mais d’autres, heureusement, étaient plus ouverts. Le Dr Donald Griffin, auteur de « Animal Thinking », a remarqué que l’idée même qu’un animal puisse exprimer ses pensées et sentiments conscients était une « grande avancée » que nous pensions impossible auparavant. Il soulignait surtout l’intensité de l’aversion dans le milieu scientifique. Selon lui, il y avait une résistance incroyable, presque viscérale, à admettre qu’un animal puisse agir avec une quelconque conscience. C’est un sujet encore très délicat, même aujourd’hui, j’imagine.

« Sois sage. Je t’aime » : l’adieu final

credit : freepik

Après 31 ans passés à défier les attentes de la science, Alex le perroquet s’est éteint en 2007. Sa mort fut subite et, semble-t-il, due à des causes inconnues. Il est parti sans cérémonie, pendant la nuit.

La veille au soir, il avait dit bonne nuit à Irene Pepperberg, comme il le faisait toujours. Ce sont ces mots qui résonnent encore aujourd’hui, si justes, si poignants : « Sois sage. Je t’aime. À demain. » Une vraie preuve de noblesse, d’une certaine façon. C’est difficile de ne pas y voir plus qu’une simple répétition, vous ne trouvez pas ?

Depuis Alex, d’autres perroquets remarquables ont fait surface, comme Apollo, qui détient le record du monde Guinness pour le plus grand nombre d’objets identifiés en trois minutes. Mais Alex restera, je pense, le pionnier qui nous a forcés à regarder au-delà de nos propres préjugés anthropocentriques.

Conclusion : L’héritage durable d’Alex

credit : freepik

L’histoire d’Alex n’est pas seulement celle d’un perroquet doué. C’est l’histoire d’un véritable changement de paradigme. Grâce au travail acharné d’Irene Pepperberg et aux incroyables capacités d’Alex, nous avons dû admettre que la pensée complexe, la conscience de soi et, peut-être, même l’émotion ne sont pas l’apanage exclusif des humains. Alex a non seulement maîtrisé une centaine de mots, mais il a surtout prouvé qu’il pouvait comprendre et demander des choses, ce qui est quasi inédit chez les animaux non-humains.

Il a, d’une manière simple et presque accidentelle, réécrit notre compréhension de l’intelligence. Et ses derniers mots, « Sois sage. Je t’aime. À demain », nous rappellent que ces créatures, bien que différentes, peuvent entretenir des liens profonds et exprimer une forme de pensée consciente. Un héritage qui continue d’alimenter la recherche sur la conscience animale aujourd’hui.

Selon la source : iflscience.com