Les mystères hivernaux du béluga : une enquête glaciale sur le Saint-Laurent
Richard Davis - 2026-01-24 11:36
credit : credit : votrequotidien.ca (image IA)
Le silence de Tadoussac et l’énigme des glaces

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Il règne un calme presque religieux sur Tadoussac en hiver. La neige tombe doucement, figeant le village de la Côte-Nord dans un silence cotonneux, loin de l’effervescence touristique estivale. Les rues sont désertes, les commerces ont tiré les rideaux ; seules quelques voitures rappellent qu’il y a encore de la vie ici, des résidents qui montent la garde en attendant des jours meilleurs. Et, bien sûr, le retour des bélugas. Enfin… c’est ce qu’on croyait. Pendant longtemps, on a supposé que ces cétacés désertaient le secteur à l’automne pour ne pointer le bout de leur nez qu’au printemps. Mais voilà, la nature a horreur des certitudes. De nouvelles recherches viennent bousculer ce que l’on pensait savoir : les bélugas, figures emblématiques du Saint-Laurent, ne quittent pas totalement la région une fois l’hiver venu. Mais où se cachent-ils ? C’est toute la question.
Robert Michaud, le président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), le dit lui-même avec une pointe de fascination : chaque saison a ses secrets, mais l’hiver ? C’est le grand inconnu, la boîte de Pandore des questions non résolues. Installé à Grandes-Bergeronnes, tout près de Tadoussac, ce chercheur observe le fleuve et ses habitants depuis des décennies. Pour lui, l’hiver, c’est le moment où la nature ne fait pas de cadeaux. De janvier à mars, les belles journées calmes se comptent sur les doigts d’une main. C’est un milieu brutal. Vivre là-dedans, pour un béluga, ça doit être un défi colossal.
Après quarante ans de métier, Michaud fait un constat un peu amer : on a étudié la bête en été, quand c’était facile. C’est une lacune majeure qui le hante aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que l’espèce, toujours classée en voie de disparition par le COSEPAC, ne remonte pas la pente. Malgré l’arrêt de la chasse en 1979, malgré le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, malgré la baisse des contaminants… ça ne décolle pas. Pire encore, depuis 2010, on retrouve chaque printemps des femelles mortes, souvent gestantes, sur les rives. Elles sont en piteux état. Alors, on est en droit de se demander : est-ce que l’hiver les tue à petit feu ? Avec la disparition progressive de la glace — Michaud se souvient de murs de glace de plusieurs mètres qu’on ne voit plus aujourd’hui — l’urgence est là. Il faut aller voir ce qui se passe quand il fait froid.
Sur le terrain : Drones, chaloupes et témoins inattendus

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C’est par un matin calme de mars — une rareté — que Robert Michaud embarque dans une chaloupe au large des Escoumins. Il n’est pas seul ; il accompagne des chasseurs de phoques et son technicien de recherche, Michel Moisan. L’objectif est audacieux : observer et surtout mesurer les bélugas en plein hiver. L’eau est d’une clarté saisissante à cette période, rien à voir avec l’eau noire et turbide de l’été. C’est une opportunité en or. L’équipe est armée de permis fédéraux pour déployer une technologie précieuse : le drone. L’idée, c’est de survoler les bêtes pour faire des « tours de taille ». Ces images aériennes sont cruciales pour distinguer les mâles des femelles, et même repérer les grossesses. Michaud veut comprendre si l’hiver les affame. Est-ce que la nourriture manque ? Est-elle de mauvaise qualité ? C’est vital de savoir si cette saison est une période de disette.
Mais il y a peut-être plus grave que la faim. L’absence de glace inquiète le chercheur. La glace, voyez-vous, c’est probablement un bouclier. Quand les vents d’hiver déchirent le fleuve et que la mer s’agite, la banquise offre un répit. Sans elle, les bélugas sont exposés, dépensent une énergie folle juste pour nager. Ce jour-là, après une heure de recherche, le constat est classique : aucun béluga à l’horizon. Les fenêtres d’observation sont minuscules. « Si on avait été chanceux, on en aurait filmé une quarantaine », soupire presque Michaud. Mais ce n’est pas peine perdue, car l’histoire nous donne des indices.
Ce n’est pas d’hier qu’on s’interroge. Déjà à la fin des années 1980, Michaud faisait des inventaires hivernaux. Et bien avant lui, dans les années 1940, un chercheur russe du fédéral, Vadim Dimitrievich Vladykov, rapportait des bélugas jusqu’à Natashquan, Blanc-Sablon et même en Gaspésie ! Vladykov, c’est un pionnier, ses rapports restent une bible. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de cet habitat ? À Port-Cartier, le naturaliste Jacques Gélineau brave l’hiver pour recenser les rorquals bleus. Il en voit très peu, des bélugas. « Ils sont trop loin », dit-il, tout en notant que les alizés du nord gardent souvent l’eau libre de glace dans son secteur, ce qui est logique pour un animal qui doit respirer. À Godbout, le capitaine Léonard Michaud, qui barre le traversier F.-A.-Gauthier vers Matane — l’un des rares navires à traverser tout l’hiver — confirme cette discrétion. Il a vu trois bélugas la semaine passée. « Des visites exceptionnelles », dit-il. Mais chaque observation le réjouit : ça veut dire qu’il en reste !
Sous la surface : Écoute acoustique et triste héritage

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Pour comprendre pourquoi ils sont si peu nombreux, il faut jeter un œil dans le rétroviseur. La population a été décimée, littéralement, par une chasse intensive. C’est effarant quand on y pense : dans les années 1930, Québec offrait carrément une prime pour chaque queue de béluga rapportée ! On les accusait, à tort évidemment, de manger toute la morue. La chasse commerciale s’est arrêtée dans les années 50, mais la chasse sportive a continué jusqu’en 1979. Le mal était fait.
Aujourd’hui, à l’Institut Maurice-Lamontagne de Mont-Joli, Jean-François Gosselin de Pêches et Océans Canada tente de recoller les morceaux. Son équipe vient de boucler une étude majeure. Le chiffre tombe, implacable : on estime l’abondance actuelle à environ 1 850 individus. Historiquement ? Ils étaient entre 7 000 et 10 000. On est loin du compte, et il n’y a pas de croissance. Quelque chose bloque. Pour savoir quoi, les chercheurs ont sorti l’artillerie lourde : inventaires aériens et, surtout, des oreilles sous-marines.
Ils ont dispersé des hydrophones ultrasensibles de l’île aux Coudres jusqu’à Sept-Îles. Ça fait cinq ans que ces micros enregistrent 7 jours sur 7. Florian Aulanier, chercheur en acoustique, est formel : le béluga est une vraie pipelette, on l’entend toute l’année. Ces mouchards ont confirmé la migration vers l’est. C’est fascinant, on voit les stations s’allumer progressivement sur la carte, comme des lumières sur une piste d’atterrissage. L’hydrophone de Sept-Îles s’active fin octobre. On a la preuve : un tiers des bélugas passent l’hiver dans le golfe, certains touchant Anticosti dès novembre. Jean-François Gosselin explique que c’est lié aux proies (hareng, capelan) et aux glaces. Mais la surprise, c’est que les deux tiers restent dans l’estuaire ! Ils occupent une zone entre le Saguenay, Pointe-des-Monts et Sainte-Anne-des-Monts. Une station sort du lot : celle de l’île Verte, qui enregistre un véritable vacarme de vocalises, même au cœur de l’hiver, en janvier et février.
Conclusion : Espoir et nouvelles frontières

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Retour à Grandes-Bergeronnes. L’hiver tire enfin sa révérence. Pour Robert Michaud, le rallongement des jours n’annonce pas le temps des sucres, mais le retour de ses protégés. Il attend de revoir ceux qu’il a laissés à l’automne. C’est touchant, cette relation ; il connaît certains individus depuis quarante ans, il reconstruit leur histoire année après année. Mais l’inquiétude pour les femelles gestantes ne le quitte pas. Ces nouvelles données sur l’habitat d’hiver sont donc une pièce maîtresse du puzzle. « On vient de mettre de tout nouveaux points sur la carte », dit-il. Savoir où ils vivent, c’est savoir où ils sont menacés.
Il y a une lueur d’espoir : l’agrandissement du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Les nouvelles frontières vont englober une partie de cet habitat hivernal critique, forçant les navires à ralentir. Jean-François Gosselin s’en réjouit : au moins 50 % de la population sera protégée à l’année. C’est une excellente nouvelle, mais est-ce suffisant ? Les eaux se réchauffent, les contaminants s’accumulent, le bruit des humains ne cesse jamais. Malgré tout, Robert Michaud refuse de baisser les bras. Il est convaincu que ces animaux sont, comme nous, accrochés à la vie. Il faudra travailler fort, très fort. Mais il croit que les efforts d’aujourd’hui payeront pour la survie à long terme. C’est tout le mal qu’on leur souhaite. Nota : Ce reportage, signé Gilbert Bégin et Camille Martel, sera diffusé à l’émission La semaine verte sur ICI Télé, samedi à 17 h.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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