L’Alaska, Trump et le cri des bélugas : chronique d’un naufrage annoncé
Richard Davis - 2026-01-24 12:03
credit : credit : votrequotidien.ca (image IA)
Quand les baleines en savent plus que les satellites

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C’était en pleine nuit. Une obscurité totale, vous savez, celle qui pèse lourd en Alaska l’hiver. Rayna Paul m’a raconté ça avec une voix qui tremblait encore un peu. Elle a entendu les bélugas. Ils étaient là, à l’embouchure de la rivière Kugkaktik, et ils hurlaient. Pas leurs chants habituels, non… des plaintes déchirantes. « Leurs cris annonçaient un grand malheur », m’a-t-elle dit. Rayna a 50 ans, elle est directrice de l’environnement de son village, Kipnuk. Son regard, franchement, il vous transperce. Il est sombre, fatigué. Terriblement triste.
On pourrait croire à une légende, le genre d’histoire qu’on se raconte pour se faire peur au coin du feu. Mais le problème, c’est que Rayna ne m’a pas raconté un conte. C’était la réalité, brute et effrayante. Cette nuit-là, ce ne sont pas les météorologues qui ont donné l’alerte — la science est devenue muette depuis le retour de Trump à Washington — ce sont les baleines. Les biologistes le savent : les bélugas changent de comportement, ils sentent les catastrophes arriver bien avant nous. Et la catastrophe est arrivée.
Rayna, je l’ai rencontrée dans la salle à manger d’un hôtel générique à Anchorage. Elle n’est pas seule. Ils sont 950 réfugiés climatiques entassés ici, parqués dans des hôtels au milieu des montagnes. Ils sont traumatisés. La nuit, Rayna fait des cauchemars, elle rêve que des loups l’attaquent. « C’est symbolique, je crois… je suis juste épuisée », souffle-t-elle. Elle a peur du vent, maintenant. Et ici, le vent ne s’arrête jamais.
Le 12 octobre dernier, c’était le chaos. Les restes du typhon Halong ont frappé la côte ouest de l’Alaska. De plein fouet. À Kipnuk, l’eau est montée à une vitesse folle, atteignant cinq pieds de hauteur en quelques minutes. Sa sœur, assise juste à côté d’elle, se souvient qu’ils ont dû courir se réfugier dans l’école, luttant pour garder la tête hors de l’eau. « Nous avons vu nos maisons disparaître, emportées par la vague », raconte Rayna. Le pire… c’est le cimetière. Les tombes des ancêtres ont été balayées. Effacées. Et pendant qu’elle me raconte ça, autour de nous, des enfants courent entre les tables du petit-déjeuner, et les adultes regardent le vide, attendant une fin de cauchemar qui n’arrivera probablement pas.
Un village rayé de la carte et un président qui regarde ailleurs

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Le gouvernement promet de reconstruire. Mais reconstruire sur quoi, bon sang ? « Le pergélisol fond ! », lâche Rayna avec une lucidité désarmante. « La vérité, c’est que nous ne pouvons pas retourner chez nous. Le sol n’y est plus assez solide. » Kipnuk, c’est fini. Ce village près de la mer de Béring, sans route, où l’on vit de ce que l’on pêche… enfin, vivait. Parce que même ça, c’est compliqué. Rayna soupire en m’expliquant que le pipeline a ravagé l’habitat du saumon. Il n’y en a presque plus.
Les Autochtones, ça fait 20 ans qu’ils le voient venir, ce dérèglement. La glace change, la neige se fait rare. Mais à Washington ? Donald Trump s’en fout royalement. Il ne respecte ni l’Alaska, ni ses habitants. On a discuté des nouveaux forages que son administration pousse dans l’Arctic National Wildlife Refuge. C’était un territoire protégé, une terre sacrée pour les caribous et les Premières Nations. Mais dès son investiture l’an dernier, Trump a décrété une « urgence énergétique » pour relancer le pétrole, le gaz, le charbon. Tout y passe.
Quand j’ai demandé à Rayna si la résistance viendrait de l’intérieur, par les Premières Nations, elle n’a même pas eu besoin de parler. Elle a juste hoché la tête. Un « oui » silencieux mais lourd de sens. On a quitté l’hôtel, laissant derrière nous ces vies en suspens, pour filer vers l’aéroport.
Quand la science est bâillonnée : autopsie d’un désastre

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Direction l’aéroport d’Anchorage. C’est là qu’on avait rendez-vous avec Rick Thoman. Il a 64 ans, c’est un météorologue, un vrai passionné. Il a carrément pris l’avion depuis Fairbanks juste pour venir prendre un café avec nous. « Nous sommes loin de la capitale, loin des médias… alors quand quelqu’un s’intéresse à notre péril, c’est mon devoir de parler », nous avait-il dit au téléphone.
L’aéroport est… particulier. Kitch à souhait avec ses animaux empaillés partout. Rick, bon joueur, a posé devant un ours polaire. Mais on sentait qu’il bouillonnait. Il a tout de suite attaqué sur la vulnérabilité de l’Alaska. Pour lui, l’Alaska risque de finir comme l’Atlantide. Rien que ça. Pas à cause de la colère de Zeus, mais à cause de la démesure humaine. « Beaucoup de villages sont à quelques années de tomber dans la mer », m’a-t-il expliqué. C’est un peu comme Tuvalu en Indonésie : une vulnérabilité existentielle.
Ce qui fait vraiment mal au cœur à Rick, c’est que la catastrophe du 12 octobre aurait pu être moins dramatique. Mais la météo est devenue politique. Washington a sabré dans les budgets. Le fameux projet DOGE d’Elon Musk, qui vise à réduire les dépenses publiques, a fait des ravages à la NOAA (l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique). « Les trois quarts de mes collègues sont partis à la retraite », déplore Rick. Il ne reconnaît plus son pays. Les États-Unis ont quitté l’Accord de Paris, annulé les régulations sur le méthane… un carnage.
Rick en a les larmes aux yeux quand il en parle : « Je suis en colère tous les jours. » Le manque de personnel a réduit les lancements de ballons météo. Ces ballons, c’est la base pour prévoir les tempêtes. S’ils avaient eu les données, ils auraient vu venir le typhon Halong. Il y a eu un mort, deux disparus, des blessés… « On aurait pu les évacuer », souffle-t-il. C’est ça qui l’empêche de dormir. Savoir que c’était évitable.
Conclusion : Entre désespoir et prières orthodoxes

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En revenant au centre-ville, l’ambiance était lourde. On croise des regards perdus. Les réfugiés d’Halong se mêlent aux autres naufragés de la vie dans les rues grises d’Anchorage. J’ai encore en tête l’image de ce jeune homme, à peine 20 ans. Il ne portait même pas de manteau. Il cherchait son téléphone au bord de la rivière glacée, complètement désorienté, probablement sous influence. Ivanoh, notre photographe, a dû poser ses caméras pour aller le tirer de là. Le gamin s’est effondré en sanglotant, appelant sa mère. C’est cru, c’est violent, mais c’est ça la réalité ici.
Quand tout s’effondre, il reste la foi. Et curieusement, ici, les saints sont russes. L’église Saint-Innocent, avec ses tourelles bleues, on se croirait à Moscou. C’est l’héritage de la colonisation russe du XVIIIe siècle. Une histoire violente, certes, mais les missionnaires de l’époque ont protégé les Autochtones contre les marchands de fourrure. Résultat : 80 % des fidèles sont autochtones.
Le père Thomas Rivas nous a reçus. Un jeune prêtre convaincu. Pendant qu’on discutait, un réfugié embrassait une icône dorée avec une ferveur désespérée. « Nous prions pour que le climat se régule », m’a dit le père Rivas. Il y a beaucoup d’anxiété. Au fond, c’est peut-être la seule chose que l’administration Trump ne pourra pas couper : les prières. Mais pour le reste, l’Alaska semble bien seul face à la tempête qui vient.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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