La célébration de l’innovation et l’ombre du monopole
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Quand on parle de progrès et de croissance, l’innovation technologique est presque toujours sur le devant de la scène, auréolée de ses bienfaits. D’ailleurs, le prestigieux prix de la Banque de Suède en sciences économiques, celui qu’on associe souvent au nom d’Alfred Nobel, a récemment été décerné à des chercheurs comme Philippe Aghion, mettant en lumière ce rôle crucial. Mais voilà, une question simple, presque naïve, se pose : est-ce qu’on a vraiment le choix de suivre, ou pas, cette course folle ?
Parfois, j’ai l’impression que les nouvelles technologies s’imposent à nous plus qu’elles ne nous sont proposées. C’est une réflexion qui n’est pas neuve. Déjà dans les années 70, un philosophe critique, Ivan Illich, pointait du doigt ce phénomène dans son livre La Convivialité (1973). Il y parlait de « monopoles radicaux », des institutions – que ce soit dans la santé, les transports ou l’éducation – qui finissent par créer des besoins artificiels et nous rendent dépendants. C’est une pensée qui, aujourd’hui, résonne étrangement avec le lancement frénétique du dernier iPhone ou des nouvelles versions d’intelligences artificielles.
L’engrenage de l’innovation : besoins créés et dépendance forcée
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Le raisonnement d’Illich est assez percutant, et il fait réfléchir. Pour lui, ces « monopoles radicaux » prennent le pas sur notre libre arbitre. Ils « programment » des outils qui, petit à petit, évinceraient notre propre « pouvoir-faire », notre capacité à agir par nous-mêmes. Le résultat ? Une consommation qui devient presque obligatoire, et une autonomie personnelle qui se réduit comme peau de chagrin. L’innovation, dans ce schéma, n’est plus une libératrice ; elle devient la réponse à des besoins qu’elle a elle-même fabriqués, et on se retrouve « pris dans ses fers », comme il le dit si bien.
Pire encore, cette course a un côté franchement contre-productif. Elle nous use, nous, en premier lieu, en rognant notre autonomie et notre conscience critique. Et elle use aussi la planète. Illich alertait déjà sur le fait que ces institutions créent des besoins plus vite qu’elles ne peuvent les satisfaire, et qu’en essayant vainement d’y parvenir, « c’est la terre qu’elles consument ». Cette phrase a presque 50 ans, mais elle sonne terriblement actuelle.
On lance des nouveaux smartphones, des ordinateurs plus puissants, des réseaux sociaux, des nanotechnologies, des IA comme ChatGPT, sans vraiment se poser la question de leur nécessité réelle ou de leur évaluation en amont. Chacune de ces nouveautés promet liberté, connexion, indépendance… mais apporte souvent son lot de dépendances nouvelles et de lourds impacts sur nos ressources.
Des exemples concrets : le dernier cri à quel prix ?
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Prenons deux cas tout récents, dont on a beaucoup parlé : ChatGPT 5 d’OpenAI et l’iPhone 17 d’Apple. La nouvelle IA promet une logique améliorée, de gérer texte, image, vidéo, et d’être plus rapide. Le nouveau smartphone, lui, propose un écran un peu plus lumineux, une caméra optimisée pour les photos de nuit, et la possibilité d’enregistrer avec l’avant et l’arrière en même temps. Honnêtement, pour la plupart d’entre nous, est-ce que ces améliorations changent vraiment la donne au quotidien ?
Les auteurs de l’article pointent que ces propositions relèvent souvent plus du bénéfice symbolique – avoir le dernier modèle – que d’un vrai bénéfice d’usage. Un sondage, le baromètre de l’innovation responsable européen, est assez révélateur : en France, seulement 59% des gens pensent que la science et la technologie rendent leur vie plus facile, plus confortable et plus saine. C’est loin d’être une adhésion unanime.
Et le revers de la médaille est lourd. Saviez-vous que fabriquer un smartphone nécessite l’extraction d’une cinquantaine de métaux différents ? En France, la fabrication des nouveaux terminaux représente à elle seule 60% de l’impact environnemental du numérique, un secteur dont l’empreinte ne fait que grandir. Côté énergie, une étude de l’Université de Rhode Island a calculé que ChatGPT5 consomme en moyenne 18 wattheures par réponse. Ça équivaut à laisser une vieille ampoule à incandescence allumée pendant dix-huit minutes, juste pour une petite interaction.
Et ces deux-là ne sont pas des exceptions. Regardez l’image 4K sur Netflix : elle demande du matériel de captation et de diffusion neuf, et un abonnement Premium plus cher, pour une différence à peine perceptible à l’œil nu. Le Wi-Fi 7 réduit le temps de téléchargement d’un film de 30 à 10 secondes, super ! Mais il faut changer toute son installation : box, ordinateurs… pour un gain qui semble bien mince.
Le piège des mises à jour et le biais systémique
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On se dit parfois « Je vais garder mon vieux téléphone, il fait encore l’affaire ». Mais est-ce vraiment un choix qui nous est laissé ? Dans le monde numérique, tout est en réseau, et le système des mises à jour permanentes est un piège redoutable. Souvent, pour installer la dernière version d’une simple appli de messagerie, il faut un système d’exploitation récent, qui lui-même ne tourne que sur un smartphone récent possédant assez de mémoire.
L’option de garder l’ancienne version n’existe tout simplement pas, même si les nouvelles fonctionnalités ne nous intéressent pas. On est littéralement poussés à suivre le mouvement, « même à distance ». Sans l’avoir vraiment voulu, on adopte de nouveaux usages qui deviennent peu à peu des besoins incontournables. Notre libre arbitre en prend un coup.
À l’échelle de la société, la question devient encore plus grande. Le professeur de management Franck Aggeri souligne un problème de fond : la pensée économique dominante, inspirée de Schumpeter, souffre d’un « biais pro-innovation ». Elle a tendance à minimiser, voire ignorer, les impacts négatifs des innovations. On parle bien de la notion de « valeur étendue », qui voudrait qu’on prenne en compte les effets sur la planète et la société, pas seulement sur le consommateur. Mais concrètement, au niveau macro-économique, cette réflexion globale est rarement menée.
Personne ne fait vraiment le bilan complet d’une innovation : ses gains, ses pertes, ses dégâts collatéraux. On avance, souvent tête baissée, dans une course à la nouveauté dont la finalité même – le progrès – finit par s’interroger. Cette déferlante technologique, pouvons-nous individuellement y résister ? Et collectivement, en avons-nous seulement les moyens ?
Selon la source : science-et-vie.com
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