Une mélodie douce brisée par les avions de chasse
Pour moi, l’Alaska, ça a toujours été un vague concept, un truc un peu flou nourri par la chanson. Vous savez, ce vieil air de Beau Dommage, « Cré moé, cré moé pas », avec sa guitare sèche et ses odeurs de feu de camp. Une complainte mélancolique des années 70 sur un amour perdu et le soleil qui descend sur les glaciers. C’était ça, mon image d’Épinal. Mais la réalité de Whittier, cette bourgade du bout du monde, est bien différente. C’est une ville étrange, pour ne pas dire surréaliste.
Imaginez un peu : à peine 250 habitants qui vivent presque tous, littéralement, dans un seul et même édifice en béton. Une sorte de sanctuaire de tranquillité posé au milieu du silence de la forêt et des glaces depuis 55 ans. Enfin… ça, c’était avant.
Depuis des mois, ce silence est poignardé. Le ciel est strié par le passage incessant d’avions militaires. Cette ville muette se retrouve, bien malgré elle, au cœur du boucan mondial, coincée dans les jeux de guerre entre Trump et Poutine. Un changement brutal pour des gens comme Jamie Loan, notre guide de 37 ans. Originaire de Floride, cette mère de famille a fui la chaleur pour s’installer ici avec son mari et ses enfants, cherchant le calme loin des rumeurs du monde. Ironique, non ?
Ici, il ne fait presque jamais jour à cette période. De septembre à mars, le soleil est aux abonnés absents. Le matin ressemble à une déchirure blanchâtre, un long crépuscule. Mais l’après-midi, pendant quelques heures, le jour résiste. C’est là que la magie opère : les couleurs éclatent sur le mur des montagnes blanches. Du violet, du rose. On appelle ça l’incandescence alpine, nous explique Jamie avec un enthousiasme débordant.
Elle nous vend son « petit paradis » : les baleines qui dansent dans la baie, l’eau pure, les poissons frais, le kayak… Un monde doux, presque utopique. Mais franchement, ça ressemble surtout à un décor de film de science-fiction.
Un bunker secret et une tour pour tous les gouverner
credit : votrequotidien.ca (image IA)
Whittier n’est pas une ville normale. C’est presque une autre planète, striée de tunnels mystérieux. Pour l’atteindre, il faut emprunter un tunnel étroit de cinq kilomètres creusé sous la montagne. C’est claustrophobe à souhait. Il n’ouvre que quelques fois par jour, cinq minutes dans chaque direction, et la nuit, il est fermé. Verrouillé.
L’origine de tout ça ? La guerre, évidemment. Après l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941, l’armée américaine voulait une base cachée près d’Anchorage. Puis, quand le Japon a bombardé et envahi deux îles au large de l’Alaska en 1942, l’importance de Whittier a explosé. La menace soviétique a ensuite pris le relais. La Russie n’est pas loin, après tout.
C’est de cette époque que datent les mastodontes de béton. En 1953, un immense édifice — au look paradoxalement très soviétique — sort de terre pour les troupes. Aujourd’hui, il est à l’abandon, fantomatique. Notre photographe, Ivanoh Demers, demande à Jamie de poser devant. Elle descend de la voiture sans manteau par -32 degrés Celsius ! « Je déteste la chaleur… on s’habitue », lance-t-elle courageusement alors que le vent nous fouette le visage.
Juste à côté se dresse la fameuse tour solitaire : la Begich Tower. C’est là que tout se passe. Construit en 1957, cet immeuble héberge la quasi-totalité des citoyens. C’est un village vertical. Il y a tout dedans : une petite épicerie, la poste, une église… même l’école est reliée par un tunnel pour que les enfants n’aient pas à sortir. Jamie raconte, enchantée, que tous les matins, un déjeuner gratuit est servi. On y prend un café, un muffin, on discute. Tout le monde est le bienvenu.
Au départ, c’était pour les civils de l’armée. Mais quand les soldats ont plié bagage à la fin des années 60, l’endroit s’est peuplé de marginaux, d’artistes, de gens cherchant la solitude. Paradoxalement, cette solitude géographique a créé un lien social utopique. « Rien n’est parfait, mais on y touche presque », dit Jamie. Vivre à 250 sous le même toit oblige à résoudre les conflits. On ne peut pas juste ignorer son voisin quand on partage le même ascenseur tous les jours.
Joe Shen, la menace fantôme et les jeux de guerre
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Cette harmonie sociale, ce « vivre-ensemble » forcé mais réussi, c’est ce qui émeut les touristes, bien plus que les paysages. Mais cette bulle est fragile. En sortant de la tour vers le seul restaurant ouvert l’hiver, un bruit déchire le ciel. Un avion militaire. Encore un.
« On appelle ça les jeux de guerre », lâche Jamie, l’air las. Ce sont les appareils de l’opération Northern Edge 2025, un exercice géant mené par les États-Unis et le Canada. Whittier, la capitale des guerres oubliées, est devenue l’avant-poste des guerres de demain.
Au restaurant, nous rencontrons Joe Shen, 73 ans. Il possède l’épicerie, le motel et le resto. Arrivé de Taïwan en 1979, il n’a jamais bougé et a prospéré pendant que les autres allaient et venaient. « C’est moi qui réside ici depuis le plus longtemps », dit-il avec fierté. Lui aussi aime cet esprit de communauté où tout le monde se connaît. Il m’explique en riant qu’à son arrivée, il avait remarqué que l’eau de la baie ne gelait jamais, se disant qu’il ferait moins froid ici qu’ailleurs en Alaska. Un optimisme touchant alors que le vent siffle aux fenêtres.
Cette eau libre de glace, l’armée s’en est souvenue. 55 ans après son départ, elle revient. Pourquoi ? Parce que la glace fond ailleurs. Les États-Unis craignent que la Russie (et la Chine) ne profitent du réchauffement climatique pour contrôler les nouvelles routes maritimes de l’Arctique. Et ce n’est pas de la paranoïa de comptoir.
Le chef du NORAD, Gregory Guillot, l’a confirmé en janvier à la CBC : l’activité russe et chinoise a changé. Les incursions sont plus fréquentes, plus coordonnées. C’est du sérieux.
Conclusion : Le monstre d’acier qui vient en octobre
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Dehors, la lumière mauve sur le glacier vire au bleu sombre. Le crépuscule hésite encore. C’est le moment que choisit Jamie Loan pour nous avouer ce qui lui pèse vraiment sur le cœur. Elle ne nous en avait pas parlé avant, préférant sans doute rester sur la beauté des choses.
L’armée ne fait pas que passer avec ses avions. Elle va s’installer. On leur a annoncé au conseil municipal : le tout nouveau destroyer lance-missiles, le USS Ted Stevens, sera mis en service ici, dans leur baie, en octobre prochain.
Ce n’est pas une chaloupe. Le navire fait 160 mètres de long — imaginez la tour Eiffel couchée — pèse 9500 tonnes et embarque un équipage de 300 marins. C’est une machine de guerre spécialisée dans la défense aérienne, capable de frappes terrestres et de lutte anti-sous-marine. Bref, une tout autre affaire que les paquebots de croisière habituels.
Pour les 250 âmes qui s’étaient réfugiées à Whittier pour trouver la « sainte paix », le réveil est brutal. Le décor va changer, l’ambiance aussi. Le tunnel lumineux vers la tranquillité semble se refermer doucement.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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